Passerelles, histoire d'une revue

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La revue Passerelles


Affiche Passerelles.jpg

La revue Passerelles a été créée en 1990 par Daniel Laumesfeld et Jean-Philippe Ruiz, à Thionville. Editée en Lorraine, cette revue est nourrie de son Histoire : région transfrontalière, interculturelle, de migrations, la Lorraine est elle-même une passerelle. Mais cette revue s’est intéressée aussi aux cultures d’Europe et de Méditerranée, à la construction européenne, aux « nationalités », aux minorités à travers le monde, aux nouvelles citoyennetés individuelles ou collectives. Passerelles par des approches multiples — sociologie, littérature, histoire, ethnologie, photographie — s'est évertuée à comprendre ces Temps nouveaux dans lesquels nous sommes entrés.


A l'origine de Passerelles : Daniel Laumesfeld, Jean-Philippe Ruiz et "Ensemble et Autrement"

Daniel Laumesfeld est né le 29 janvier 1955 à Basse-Ham, village mosellan, dans une famille de langue et de culture franciques.Il milite très tôt pour la défense de celles-ci en écrivant des poèmes et des chansons en platt, chansons qu'il enregistre et chante dans les villages. Parallèlement, il entreprend des études de psychologie linguistique à Nancy, suivies d'une thèse de Doctorat en sociolinguistique à la Sorbonne. Il participe aussi à de nombreuses interventions dans le cadre associatif, en France et à l'étranger, et à de nombreuses actions culturelles sur les thèmes du régionalisme et de la linguistique. De 1982 à 1991, il enseigne dans le Supérieur à Metz.

En 1989, il organise de toutes pièces un colloque sur "Lorraine et espace méditerranéen" avec l'aide de l'association Ensemble et Autrement financée par la mairie de Thionville. Deux sensibilités se mêlent chez ces militants associatifs : la première veut donner une visibilité à toutes les émigrations qui ont constitué la Lorraine de la naissance de la métallurgie à la fin du dix-neuvième siècle jusqu'à nos jours ; la seconde veut leur donner un statut. Ce colloque donne naissance au premier numéro de Passerelles qui constitue un des outils du projet d'action culturelle mûri par Daniel.

A ce moment-là, Daniel a déjà rédigé deux ouvrages : l'un collectif, Les Passagers du Solstice, résultat d'un travail d'enquête auprès de 24 familles de travailleurs pour la plupart immigrés, en Lorraine du fer ; l'autre plus personnel, Le Soufre et le Safran, où il a voulu raconter l'histoire de la Lorraine à travers une intrigue et mettre en évidence ce qui lui tient à coeur : une méfiance à l'égard du concept de nation et un attachement au petit pays de son enfance au nord de Thionville.


Daniel LAUMESFELD - Projet d'action culturelle -Extraits 1990 -

Voilà plus de quatre ans qu'"Ensemble et Autrement" mène une action interculturelle originale dans le cadre de l'action culturelle de la Municipalité de Thionville. (...) rappelons ici le buts poursuivis : démarginaliser les pratiques culturelles des diverses communautés vivant dans notre région, en tablant d'une part sur la qualité des produits culturels proposés, d'autre part sur les richesses propres de ces cultures ; développer l'idée et les pratiques interculturelles entre ces communautés, qu'elles soient immigrées ou non ; faire de Thionville un "pôle interculturel", une sorte de modèle. Quelques pierres ont déjà été posées dans ce sens ; "Les Passagers du Solstice" en particulier, demeureront comme demeure la Mémoire, afin qu'elle nourrisse les temps futurs. Le projet qui suit s'inscrit dans cette continuité et cet esprit, tout en se proposant de consolider, élargir, concrétiser la démarche commencée, dans le même esprit de qualité, d'originalité, de pari.

A) Opportunité

"Moi Hassan fils de Mohammed le peseur (...), on me nomme aujourd'hui l'Africain, mais d'Afrique ne suis, ni d'Europe, ni d'Arabie. On m'appelle aussi le Grenadin, le Fassi, le Zayyati, mais je ne viens d'aucun pays, d'aucune cité, d'aucune tribu. Je suis le fils de la route, ma patrie est la caravane, et ma vie la plus inattendue des traversées (...). De ma bouche tu entendras l'arabe, le turc, le castillan, le berbère, l'hébreu, le latin et l'italien vulgaire, car toutes les langues, toutes les prières m'appartiennent." (Amin Maalouf, Léon l'Africain). Par la bouche de Léon l'Africain, et sous la plume de l'écrivain d'origine libanaise Amin Maalouf, on apprend qu'autour de l'an 1500, une sorte d'identité méditerranéenne existait bien avant notre moderne et mythique "identité européenne" de 1992. Depuis 1492 - l'expulsion des Juifs puis des Musulmans d'Espagne, la découverte et la conquête des Nouveaux Mondes -, l'Europe n'a cessé à travers le colonialisme puis l'immigration, de vouloir soumettre l'Autre, de s'en faire une image tronquée, de forger sa propre identité par rapport à cet Autre, de le refouler hors de lui, quelque part dans son inconscient collectif. L'action "Ensemble et Autrement" se propose d'agir globalement sur cet imaginaire tournant autour de l'"Immigré", et ce à partir d'ici, de cette région pleine de spécificités.

Agir sur "l'imagerie" de l'immigration

A l'heure où l'on parle de "construction" et d'"identité" de l'Europe, et où l'imaginaire est à nouveau fasciné (par médias interposés) par le spectre d'un affrontement Occident chrétien - Orient islamique, il nous semble crucial d'impulser une réflexion originale sur l'immigration, qui tienne compte des données nouvelles du monde ; de diffuser les fruits de cette réflexion par des moyens et des actions appropriés, de manière à agir sur l'"imagerie" de l'Immigré, de l'Autre, de l'Orient, etc. ; enfin de promouvoir des dynamiques de rencontres et d'échanges, des passerelles, pour partager et faire avancer ces idées. La notion même d'"immigré" devrait pouvoir être abandonnée. Reconnaître pleinement que l'immigration fait partie intégrante de notre histoire, donc de notre identité, c'est supprimer les clivages, c'est démarginaliser. Il faudrait dépasser le clivage simpliste entre action directe sur les "populations immigrées" et action directe sur la population et les professionnels "d'accueil". Non seulement parce que de plus en plus de "médiateurs" existent, qui travaillent dans le domaine social, culturel, pédagogique, etc., et qui sont "issus de l'immigration" ; mais aussi et surtout parce qu'un problème de communication se règle, se pense comme un tout indissociable, par un travail global sur l'"imagerie" de l'Autre et de Soi-même, à travers l'ensemble de la population.

Faire fructifier l'atout culturel de la région

L'Europe va se faire, mais quelle "Europe" ? Celle de Charles Martel qui aurait repoussé les Arabes à Poitiers, ou celle de Léon l'Africain ? Que serait l'Europe sans ses racines méditerranéennes, sans l'Orient, sans l'Europe de l'Est, sans l'Afrique... ? Dans tous les cas, dans un avenir proche se posera avec toujours plus d'acuité la question de l'identité, et en même temps celle de la communication entre cultures, nations, ethnies "différentes", qu'elles soient européennes, africaines, orientales, asiatiques, etc. Or, Thionville par sa situation, par son histoire multiculturelle, par son immigration, est un carrefour : grâce à sa position géographique, elle se prête à l'échange transfrontalier ; grâce à son histoire, ses communautés, elle contient déjà en germe la Méditerranée, et avec elle la promesse d'un rapprochement Nord-Sud. Cependant, face à ces atouts, il y a la crise de la mono-industrie, la mutation technologique, le chômage des jeunes, la sous-qualification, les risques d'exclusion... Ce décalage est sans doute dû, en partie, à l'absence de prise en compte (par l'école, les responsables) du capital culturel, linguistique, bref humain de la région du Fer, et de sa valeur dans les enjeux supra-nationaux de demain. Ce capital culturel que l'histoire et l'immigration ont légué à notre région contient en germe tous les atouts pour gagner ce pari de la compréhension mutuelle, interculturelle, que l'avenir proche nous demandera de relever. Considérons ce capital comme une sorte de "prédisposition", de "savoir-vivre" - savoir-faire, multilinguisme, solidarités, échanges... -, bref un savoir qu'il faudrait démarginaliser et valoriser.

Le projet 90 et les perspectives

Dans ce but, trois méthodes principales sont envisagées dans le projet 1989-1990, qui en constituent les trois volets :

1-un séminaire de réflexion, qui pourra déboucher à terme sur la mise en place à Thionville d'une formation interculturelle de qualité, à caractère international ; l'un de ses objectifs est d'impulser une dynamique autour d'un "noyau" de stagiaires qui pourraient devenir les acteurs efficaces du programme culturel futur ;

2-la promotion d'échanges internationaux autour de la formation et des établissements scolaires (classes de langues "rares") ;

3-la diffusion de ces réflexions et échanges par des manifestations, rencontres ouvertes au public, les ondes radio, des publications. Il va de soi que l'opportunité de ce programme d'actions, ambitieux à long terme, se pense en fonction des communautés culturelles vivant dans la région. Mais ce travail, pour être mené en profondeur, doit s'inscrire dans le temps, la durée ; doit être de qualité ; doit agir psychologiquement et socialement sur l'ensemble de la population ; et enfin doit correspondre aux nouveaux enjeux de demain, aux nouvelles donnes d l'avenir. Il est important de situer dès maintenant ce projet 89-90 dans un ensemble de perspectives plus lointaines, à l'horizon 1992-1993.


Daniel décèdera en 1991 d'un cancer, chez lui, à Rurange les Thionville, entouré de sa famille et de ses amis. Son enterrement aura lieu dans le petit cimetière de Guénange en présence d'un dernier carré de militants associatifs, d'universitaires un peu différents des autres, de vieux gauchistes. Dans la fosse fraîchement ouverte, les roses rouges tombent sur son cercueil. Daniel est mort, mais la revue continue.


De Passerelles à Passerelles ONG

Au fil des numéros, le comité de rédaction s'étoffe et s'enrichit de sonorités nouvelles : à Liliane Brescia, Simone Chabaux, Guy Didier, Marielle Rispail, Jean-Philippe Ruiz, Albert Tidu, s'adjoignent bientôt Anne-Marie Brescia, Gérard Nousse, Ahmed Hizbouallah, Nadia Idjouadiene, Michel Bloch, Thierry Léger, Isabelle Tassan-Toffola.

Marielle, l'ex-compagne de Daniel, insuffle une vitalité assez remarquable à la publication. C'est une personne de contact, ouverte, chaleureuse, qui aurait pu tenir un salon au dix-huitième siècle. Toutes ces qualifications la rendent assez indispensable dans une revue où beaucoup d'entre nous, Gérard Nousse mis à part, sommes introvertis. Ce dernier finira par nous quitter, excédé par notre côté soi-disant stakhanoviste.

Durant ces années, un rêve nous anime, celui de faire déboucher tout ce travail sur quelque chose de plus important. Dans ce but, nous nous constituerons en ONG. Jean-Philippe voudrait que nous mettions au service de certaines causes la compétence acquise par la revue en matière d'interculturalité. Il reprend ainsi le projet de création d'un centre de recherches dirigé par Passerelles qu'avait envisagé Daniel. Or, à part Jean-Philippe, Marielle et Michel, personne n'a le temps nécessaire ni les titres universitaires pour cela. Michel demande néanmoins un congé pour études de six mois pour travailler à la revue. Mais il faudrait être plus nombreux, contacter d'autres centres de recherches sur l'interculturalité comme celui de Sarrebrück. Cela ne fonctionnera jamais. Jean-Philippe, "la cheville ouvrière" a une baisse de tonus et son désir de partir grandit.

Lorsqu'il annonce son désir de fermer la boutique, Michel est un des rares à s'y opposer et à dire qu'il est prêt à prendre la relève. Peu après, élu directeur de la publication, il souhaite donner une nouvelle impulsion à la revue. Il pense qu'il est possible de l'ouvrir sur l'université de Metz, d'autant que beaucoup de contributeurs de la revue sont des universitaires. Jean-Philippe a créé des événements lors de la sortie de chacun des numéros. Ces événements ont eu lieu à Thionville. Les lieux sont connus et fréquentés depuis longtemps, les événements ont donc leur public d'habitués. Sortis de leur cadre de Thionville, le résultat s'avère plus mitigé.

Nous présentons ainsi le numéro sur la berbérité dans la salle du théâtre universitaire de Metz. Malgré les invitations déposées dans l'ensemble des casiers des profs de lettres et sciences humaines, il n'y a pas un seul collègue de cette université dans la salle. En revanche, celle-ci est pleine d'étudiants en majorité maghrébins. La prestation de Salem Chaker, grand spécialiste de la berbérité à l'INALCO, est remarquable. Elle est accompagnée de celle d'Augustin Barbara, ancien élève de Germaine Tillion, méridional chaleureux et sympathique qui commente le film Les images oubliées de Germaine Tillion dont il a suscité la réalisation. Nous faisons une nouvelle tentative avec le numéro sur l'art arabo-musulman dont la réalisation est assurée par Michel aidé de Denis Damblé, responsable du service culturel à la mairie de Thionville. Jeanine Veiss fait une brillante conférence introductive. L'assistance est celle du troisième âge avec par ci par là la présence de quelques étudiants. Dans cette tentative de travailler avec l'université de Metz, nous nous heurtons aux limites de ces féodalités universitaires assez ridicules quand leur suzerain n'est pas connu pour être une pointure extraordinaire. Dans le même ordre d'idée, c'est Nadia qui porte pratiquement seule le numéro sur le Kurdistan. Sa jeunesse, son allant et son charme offensif font beaucoup pour la réussite de ce numéro dont elle assure la diffusion avec son habituelle énergie. Les exilés kurdes ont à Paris une délégation derrière la gare du Nord. C'est là qu'a lieu la présentation du numéro pour sa sortie officielle. Ce sera la dernière de ce type. Nous assurons ensuite à la librairie Géronimo à Metz la sortie des mémoires de Mathias Matiska intitulées Un Homme en Résistance et écrites avec la collaboration de son fils Gérard et d'Isabelle, dernière arrivée à Passerelles. Puis c'est Thierry qui prend la direction de la revue. Rien n'y fait. Quatre ans plus tard, Passerelles cesse d'exister.

Passerelles était une belle revue, mais sa lecture supposait un certain bagage intellectuel. Par ailleurs, les gens ne s'abonnent plus à de telles revues, sinon par militantisme. Eventuellement, ils vont la lire dans une médiathèque. Nous tirions à mille exemplaires, les tirages de presse universitaire en sciences sociales sont à huit cents. C'est la réalité à laquelle nous nous sommes heurtés.



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Les Publications de 1990 à 2007

La Revue d'Etudes Interculturelles (33 numéros de 1990 à décembre 2006)

N°1 : Lorraine-Méditerranée N°2 : Mémoires collectives N°3 : Islam et Modernité N°4 : La dimension interculturelle dans le monde du travail N°5 : Le métissage culturel N°6 : Nomadismes N°7 : Spiritualités et cultures N°8 & 9 : Violences… Misères… Cultures… N°10 : Nation, langues et culture N°11 : L’Algérie nous parle N°12 : Résistances et combinaisons culturelles N°13 : Récits de la création N°14 : Viêt Nam, Laos, Cambodge N°15 : Science et Culture N°16 : Afriques N°17 : (hiver 1998) Le francique en Lorraine / Le droit d’asile en France N°18 & 19 : Le francique en Lorraine (2) / Littératures et métissage


numéros édités par le service culturel de la ville jusqu'au numéro 19 puis par Passerelles ONG (créée en décembre 1999)


Passerelles N°20.jpg N°20 : (2000) Quart-Monde et Université / L’astronomie arabe



N°21 : La Méditerranée caraïbe N°22 Un siècle d’immigration au Luxembourg N°23 Nouvelles formes de migration N°24 Peuples, identités et langues berbères Tamazight face à son avenir. N°25 Identités européennes N°26 Art contemporain arabe N°27 Récits de vie N°28 Migration et développement N°29 Collection Mémoire vivante 1 M. Matiska, Un homme en résistance : itinéraire d’un petit-fils d’immigré N°30 Kurdistan N°31 : L’action sociale et culturelle en question N°32 (16°année – sept. 2006) Besoin de personneS N°33 (16°année – déc. 2006) De la guerre, de la violence et du héros Regards croisés sur les femmes

Hors Série :

N°I : D. Laumesfeld, Chemins

N°II : Comme des Soleils

Collection mémoire vivante :

Le Gueulard (3° trimestre 2007)

Regards d'enfants sur le Kurdistan (sept. 2007)

Roman :

Le soufre et le safran, Daniel Laumesfeld



Retrouvez également Daniel Laumesfeld : biographie chronologique et Daniel Laumesfeld par Gérard Nousse.